Document d’orientation du 54ème congrès de la CGT

Où est passée la lutte des classes ?

Par Didier ZIKA, secrétaire général du syndicat CGT
des salariés de l’ARI.

Cette contribution, strictement personnelle, n’engage en rien le syndicat CGT de l’ARI et reflète uniquement mon analyse de militant face aux enjeux décisifs qui attendent notre organisation lors de son 54ème congrès confédéral.

Le secteur social et médico-social traverse aujourd’hui une crise systémique d’une violence inouïe, pur symptôme d’un capitalisme débridé qui transforme la moindre nécessité humaine en marchandise spéculative. Les personnels de nos établissements subissent au quotidien une dégradation méthodique de leurs conditions de travail, marquée par une compression drastique des budgets et l’immixtion de groupes privés lucratifs qui anéantissent le sens même de nos missions. Les travailleurs se retrouvent exsangues, pressurés par une injonction continuelle à la rentabilité qui sacrifie invariablement la dignité des populations vulnérables. Face à cette offensive qui mutile les esprits pour satisfaire des logiques d’accumulation, la résignation est un suicide collectif, mais la stratégie syndicale majoritaire de ces dernières années dévoile une affligeante vacuité qui confine à l’impuissance.

Dans ce contexte de relégation et de souffrance généralisée, l’urgence nous intime l’ordre de rompre définitivement avec un syndicalisme d’accompagnement qui s’escrime à aménager la précarité plutôt qu’à l’éradiquer. Marchander l’épaisseur de nos chaînes dans des instances paritaires, totalement coupées des réalités du terrain, ne nous permet plus de résister à la lame de fond libérale. Le bilan des mobilisations récentes démontre d’ailleurs tragiquement l’impasse d’une telle conciliation. La défaite amère subie lors du mouvement contre la réforme des retraites en 2023 illustre la faillite stratégique d’une intersyndicale nationale arc-boutée sur le respect scrupuleux des calendriers parlementaires et arc-boutée sur le refus dogmatique du blocage économique. L’émancipation véritable de notre classe requiert donc un retour délibéré et assumé aux sources du syndicalisme révolutionnaire. Ce changement radical d’orientation suppose de cesser de percevoir les ententes institutionnelles comme un aboutissement, pour replacer la grève reconductible et le blocage effectif de l’outil de production au centre névralgique de notre stratégie. Pour notre champ d’activité, une telle démarche implique d’abandonner une stricte posture corporatiste consistant à ne protéger que nos seuls acquis immédiats, pour revendiquer haut et fort la réappropriation et la socialisation intégrale des structures de soin et d’accompagnement. La finalité ne réside nullement dans la quête illusoire d’un meilleur partage des miettes concédées par l’oligarchie, mais bien dans l’expropriation du système capitaliste arrachant ainsi nos missions à la voracité du marché pour les soumettre au seul impératif de l’intérêt collectif.

Ce positionnement s’ancre dans les fondations inébranlables de notre mouvement ouvrier. La Charte d’Amiens, adoptée en 1906, assigne à la CGT une « double besogne » : si le syndicat mène une œuvre de résistance quotidienne pour l’amélioration immédiate des conditions de vie, il prépare parallèlement l’émancipation intégrale, laquelle ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste. Cette identité révolutionnaire puise sa force dans les statuts révisés en 1902, où il est stipulé que la Confédération a pour but le groupement des salariés pour la défense de leurs intérêts moraux et matériels, mais surtout qu’elle réunit « tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat ». L’Institut d’histoire sociale de la CGT rappelle d’ailleurs que cette définition doctrinale de 1902, affirmant l’objectif de rupture avec le système d’exploitation, est restée inchangée jusqu’en 1969. Émile Pouget, dans L’Action directe (1903-1904), soutenait déjà que l’action directe vise l’instauration d’un rapport de force autonome culminant par la mise en panne de la production capitaliste. Pour notre secteur social et médico-social, cela signifie abandonner toute posture corporatiste consistant à ne protéger que nos acquis immédiats, pour revendiquer la socialisation intégrale des structures de soin, plaçant de fait l’organisation de la santé et de l’accompagnement sous le contrôle exclusif des travailleuses et des travailleurs.

Pourtant, l’examen du projet de document d’orientation de ce 54ème congrès confédéral ne laisse entrevoir aucune volonté de rupture avec le glissement vers un syndicalisme d’accompagnement dans lequel notre organisation s’est embourbée ces trente dernières années. Derrière une formulation policée et artificiellement consensuelle, ce texte entérine un glissement réformiste inacceptable qui prépare les esprits à la compromission. L’effacement sémantique y est d’ailleurs particulièrement révélateur : la notion même de « lutte des classes » a purement et simplement disparu de ce document, escamotée au profit de périphrases nébuleuses qui se gardent bien d’expliciter l’antagonisme structurel et irréductible entre le travail et le capital. Au lieu d’armer nos syndicats pour l’affrontement inévitable, la direction confédérale dilue notre propos dans une vision pacifiée des prétendues transformations sociétales, renonçant par là même à notre indispensable autonomie de pensée pour se plier à un calendrier dicté par l’agenda patronal.

Plus alarmant encore, le texte confédéral capitule sur nos exigences historiques en abandonnant la revendication fondatrice du 100% Sécurité sociale, ce joyau inestimable de notre solidarité de classe. En lui substituant la notion évasive d’un nouveau statut du travail salarié assorti d’une sécurité sociale prétendument de haut niveau, le document valide de facto la privatisation rampante de notre protection sociale. Il accepte implicitement la pérennisation des assurances complémentaires privées au lieu d’exiger avec intransigeance une caisse unique et universelle exclusivement financée par les cotisations. Ce renoncement idéologique majeur enferme notre organisation dans le mirage d’un rassemblement de sommet, une coalition des sigles syndicaux qui sacrifie constamment l’ambition de nos revendications au nom d’une unité de façade, laquelle désarme inévitablement notre camp lors des conflits décisifs.

L’histoire nous regarde et nous commande de ne pas laisser la CGT sombrer dans cette compromission avec un système mortifère qui détruit méthodiquement nos métiers, nos vies et notre dignité. Notre organisation ouvrière n’a certainement pas été forgée dans le sang et la douleur pour jouer aujourd’hui les cautions progressistes d’un capitalisme dévastateur. Nous lançons un appel solennel à tous les syndicats pour qu’ils s’emparent avec vigueur des débats de ce congrès et rejettent massivement cette feuille de route de la soumission. Reprenons ensemble l’offensive en balayant la subordination de notre rythme militant aux impératifs bourgeois. Seule une CGT unie autour de sa base, ancrée dans le fédéralisme, profondément démocratique, résolument de masse et solidement arrimée à une ligne de rupture anticapitaliste saura affronter les bouleversements qui s’annoncent. Faisons toutes et tous de ce 54ème congrès le véritable point de bascule historique pour que notre syndicalisme redevienne enfin le levier de notre libération collective et de la transformation radicale de la société.

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