Quel militantisme dans nos établissements afin de reprendre en main notre outil de travail ?

Par Rémi APPLANAT, délégué syndical CGT, association ARI,

le 29 avril 2026

Sommaire

Introduction

Préambule

Cet article est le fruit d’une intervention effectuée à la demande de la CGT de l’ARAIMC sur le thème : Quel militantisme dans nos établissements afin de reprendre en main notre outil de travail ?

Résumé

Après s’être présenté et avoir donné une définition personnelle du militantisme, le rédacteur rappellera que les salariés du secteur médico-social sont des experts issus du terrain dont l’expertise est maintenant confisquée par un ordre administratif devenu administrateur. Quelques outils et concepts de cette mise au pas seront présentés : reporting, perte des collectifs, valorisation du faire, imposition de normes rapides, réduction des interventions à des standards facilement reproductibles, organisation du travail par l’informatique, tarification des besoins et des actes, nudge et homme-boeuf.

La syndicalisation de masse sera proposée comme solution afin que le sens et les conditions de travail deviennent la priorité des employeurs. Que ces derniers, motivés par la peur des syndiqués, cessent de jouer le pourrissement et fassent, eux-mêmes, pression sur les tutelles.

Objet de l’article

Cet article n’a pas la prétention de générer chez le lecteur une intense réflexion mais plutôt d’exposer des situations avec lesquelles chacun pourra s’identifier. Il a donc été rédigé de manière ludique sans référence externe excessive. Pour ceux qui souhaitent aller plus loin, des pistes sont présentées en annexes.

L'auteur

Qui parle ?

Psychologue clinicien depuis plus de 20 ans, l’auteur travaille auprès d’enfants dans le médico-social et le sanitaire en tant que salarié d’une association de plus de 1300 salariés.

Une fois sorti de l’université, votre serviteur s’est rendu compte que recevoir l’enfant seul avait ses limites. Il s’est formé à la thérapie familiale pour recevoir les parents et les familles. Quelques années plus tard, il lui est devenu évident qu’il fallait aussi prendre soin des équipes. Ce qu’il fera, par le biais de supervisions ou d’analyses des pratiques. Puis, plus tard encore, il comprendra qu’il faut également « soigner » la gouvernance des collectifs soignants (et leurs contraintes systémiques aliénantes). À ce niveau-là, le moyen qui permet d’agir, c’est le syndicat. Dont acte.

Être syndicaliste n’était donc pas une vocation mais un outil pour pouvoir continuer à exercer ensemble correctement.

Pourquoi la CGT ?

C’est au cours d’un stage en psychiatrie adulte, que l’auteur a rencontré la CGT. Jusque-là, il n’avait qu’une vague idée de ce que pouvait être un syndicat (une idée assez proche du film Astérix chez Cléopatre : « greuh, greuh, pas contents »).

La CGT voulait négocier le nombre de jours de congés générés par le passage aux 35 heures. Froidement, le nouveau directeur de l’hôpital refusait tout dialogue. Alors pour réchauffer l’atmosphère, les CGTistes ont organisé un grand barbecue sur le gazon, devant les fenêtres du directeur, histoire qu’il ait l’avant-gout et l’odeur de la culture locale. Pour cuire les merguez, les collègues ont utilisé son bureau en merisier. Moutarde et ketchup fournis par le self.

A l’époque, je me suis dit : « Wow ! Ça c’est culotté ! »

Culotté MAIS sérieux. Car c’est suite à ce savoureux barbecue que la CGT de l’établissement a pu négocier un accord très avantageux pour les salariés.

C’est à ce moment qu’on rend compte que la CGT est surtout là pour obtenir des résultats.  Et ça a fonctionné parce qu’en face, les “chefs” se sont dit : « C’est des fous ! Négocions ! ».

Bien évidemment, personnellement, je suis incapable de brûler un meuble pour entamer des négociations. Et puis, ce n’est pas adapté à notre secteur. Alors quoi faire à la place ?

“Militantisme” et “Outil de travail”

Dans le titre de l’intervention il y a “Militantisme” et “Reprendre en main l’outil de travail”.

Alors autant interroger ces deux évidences. C’est quoi le militantisme ? Et pourquoi devrait-on “Reprendre en main notre outil de travail” ? Et c’est quoi mon outil de travail ? C’est moi ? Mon cerveau ? Mes mains ? Ma parole ?

Et comment on l’aurait perdu cet outil de travail ?

« Militantisme »

Concernant le militantisme syndical, une bonne définition pourrait être que le syndicalisme sert à défendre les intérêts collectifs des salariés afin de faire advenir une société plus juste.

Cette définition rejoint grosso modo le projet de la République (avec l’égalité des chances, la sécurité, la lutte contre l’inégalité, le statut du citoyen, la liberté d’opinion, l’école laïque, etc).

Il n’y a donc pas besoin de prendre d’assaut la capitale pour changer les choses : l’action syndicale est inscrite dans la constitution de la République française. L’action militante est donc légale et constitutionnelle.

Généalogie du travail médico-social

Travailler dans le médico-social, revient souvent à travailler dans la précarité et dans le handicap. Mais savez-vous pourquoi nos structures sont, pour la plupart, des associations ? C’est à dire des structures privées ?

Nous remplissons pourtant des services essentiels de l’état, nous sommes financés par des tutelles pour remplir des missions de service public avec une logique non-lucrative.

La réponse nécessite un petit détour historique.

En réalité, nous ne sommes pas fonctionnaires, parce que ce sont des acteurs de terrain – des religieux, des parents, des bénévoles, des humanistes, etc… bref, des militants qui, à une certaine époque, ont créé des réponses à des besoins qui existaient mais qui n’étaient pas pris en charge par l’état. Ensuite (et seulement ensuite), l’État et les départements ont financé ces initiatives mais ne voulant pas ou ne pouvant pas s’en occuper. Il y a donc une délégation des missions médico-sociales des pouvoirs publics vers des organismes privés comme les nôtres.

Il faut donc garder à l’esprit que nos établissements sont le fruit de combats militants qui ont imposé des réponses de terrain là où les pouvoirs publics étaient aveugles ou impuissants.

Perte de l’outil de travail…

L’expertise venue d’en haut

Seulement, depuis quelques années, les ARS ou les Départements – censés piloter et financer – débordent sur le « comment bien faire ».

Certes, il est normal qu’il y ait un contrôle l’usage de l’argent public, mais les vingt dernières années ont vu se mettre en place un pilotage par procédures, par indicateurs, ou certifications qui montrent que les tutelles souhaitent imposer des référentiels élaborés en haut lieu.

Ainsi, ces dernières années, grâce aux appels à projets, aux CPOMS, aux référentiels, aux procédures, aux indicateurs, etc. Les tutelles (ARS, départements) sont devenues des donneurs d’ordres qui orientent l’action médico-sociale.

Dans les faits, cela revient à dire que les établissements militants sont aujourd’hui administrés par des gestionnaires qui formatent nos établissements en fonction de standards nationaux.

Formatés, certes, mais pour aller où ?

New Public Management

Dans les années 80, une nouvelle idéologie manageriale s’est imposée : le New Public Management. Le principe en était simple : les services publics doivent être gérés comme des entreprises privées !

Selon le New Public Management, la mise en concurrence et la mesure de l’efficience seraient des atouts qui permettraient d’optimiser et d’améliorer les services publics devenus alors services rendus aux publics (voir travaux de Michel CHAUVIERE).

SI l’on admet -comme hypothèse d’école- que la logique lucrative, productiviste et concurrentielle est un modèle d’efficacité pour les secteurs commerciaux et industriels, on peut tout de même se demander si l’application de ce modèle aux domaines qui garantissent le contrat social est une bonne chose ?

En étant même un peu démagogiques, on peut poser quelques questions qui mettent en évidence le problème :

  • La santé, doit-elle être rentable ?
  • L’éclairage public, doit-il être rentable ?
  • L’éducation doit-t-elle être rentable ?
  • Les transports en commun doivent-il avoir un budget à l’équilibre ?
  • L’entretien de la voie publique et des routes doit-il être rentable ?
  • L’armée doit-elle être rentable ?
  • Ou encore, Les policiers doivent-ils avoir une « prime au mérite » basée sur leur « efficacité » ?

Pour la santé, lorsqu’on entend parler de “déficit” des hôpitaux ou de “trou de la sécu”, on voit bien que le New Public Management a su, insidieusement, coloniser les esprits, notamment par l’intermédiaire de la tarification à l’acte (voir plus loin l’homme bœuf et Serafin-PH).

Pour les routes, l’idée de mettre des péages sur les nationales revient régulièrement à l’ordre du jour. Dans les villes, les parcmètres, eux, sont bien réels. Mais servent-ils a alimenter le budget des ponts et chaussées ? Qui le sait ?

Pour le reste, faudra-t-il inventer des « réverbères à paiement sans contact » ? Où l’utilisateur sera débité mais où l’interdit bancaire restera dans le noir ? Et quant à l’armée ou l’éducation nationale, quels montages monstrueux faudra-il imaginer pour qu’ils atteignent un équilibre budgétaire ?

Exemple de porte d’entrée avec un budget à l’équilibre

Pour en revenir à nos structures militantes du social/médico-social, le New Public Management veut les moderniser en changeant leur logique interne :

  • Performance et résultats vérifiés par indicateurs chiffrés,
  • Rationalisation des couts,
  • Mise en concurrence (externalisation, appels d’offres),
  • Culture managériale par le reporting, le pilotage, le contrôle,
  • Fini les “Usagers”, ils deviennent des “Clients recevant une prestation”.

Le New Public Management est une logique comptable qui veut réduire l’humain à du flux mesurable. Sur le terrain, cela produit une déshumanisation des pratiques, de la souffrance éthique, du burn-out, de la maladie et –au final- du désengagement.

Militantisme au quotidien : un exemple d’avant

La légende veut qu’un jour, le fougueux Directeur Général soit allé rencontrer le vieux CAMSP.

Le CAMSP, s’occupe de bouts-de-choux de 2 à 6 ans portés à bouts de bras par des familles GROSEILLE ou LEQUENOIS confrontées à l’arbitraire du handicap et à son devenir incertain. Dans cet établissement délabré (mais vaillant), les interventions psychomot, éduc et psy, durent -au minimum- 45 minutes.

Le fringant Directeur Général trouve que les professionnels font du bon travail. MAIS, il constate aussi que la liste d’attente est longue et beaucoup d’enfants ne peuvent pas être accueillis au CAMSP. Alors, le génial Directeur Général trouve une solution : raccourcir les interventions. Les actes seront désormais de 30 minutes !

Du tac au tac, la secrétaire crie :  “ET POURQUOI PAS 15 ? NON, AVEC LES TOUT-PETITS C’EST 45 MINUTES ! EN DESSOUS C’EST NON !”.

Le cœur a parlé.

La légende raconte que le sémillant Directeur n’a pas insisté, ce jour-là.

Voyez comme la secrétaire a fait acte de militantisme ? Elle n’a eu besoin de brûler un bureau ni de manger une merguez. Elle a dit NON ! Et le DG a compris que 30 minutes soulèveraient l’équipe.

Et ce jour-là, ça a suffi.

Mais depuis ils ont compris. Depuis, ils nous « nudgent » !

Le nudge (ou la manipulation en une seule syllabe)

Nudge signifie « coup de pouce ». C’est un dispositif de « persuasion douce » qui vise à encourager les choix et les comportements des individus sans recourir à des mesures trop contraignantes. Pour le dire autrement, le nudge sert à « orienter » les décisions des gens dans la direction que l’on souhaite.

Or, dans notre secteur, l’informatique est un excellent cheval de Troie pour nudger les services. Elle abaisse les défenses et rend complice même les secrétaires les plus réfractaires.

Le nudge par l’informatique

Il y a 30 ans, nos métiers ne demandaient pas vraiment de temps sur l’ordinateur. Mais depuis, la part administrative de notre travail n’a fait que croitre.

En fait, depuis l’anecdote du CAMSP, l’ogre administratif et déshumanisant du New Public Management s’est mis à exiger qu’on parle son langage. Un langage technique d’indices et d’indicateurs. Et quoi de plus adapté pour cela qu’un logiciel dédié que le professionnel de terrain doit remplir lui-même ?

Dans le secteur désormais, nous alimentons nous -mêmes, les logiciels censés rapporter notre activité. Ce reporting nous prend du temps et dénature notre rapport au travail. Pire que tout, il remplace nos mots par les leurs.

Le problème n’est donc pas l’utilisation de l’informatique mais bien le formatage conceptuel que ces logiciels dédiés impliquent. Aussi adaptables soient-ils, ils ne peuvent rendre compte que de ce qui est sélectionnable. Et comme dans toute boucle de rétroaction, l’éventail des choix possibles du logiciel finit par conditionner la pensée du professionnel, qui, au final, limite son action sur le terrain (voir, en annexe, la différence entre le travail prescrit et le travail réel et l’article de D. ZIKA . Sortir du piège sémantique : pour une reconquête du vocabulaire syndical à la CGT de l’ARI).

C’est arrivé insidieusement, comme à la grenouille de l’histoire, celle qui finit bouillie alors qu’elle aurait pu sauter de la casserole avant qu’il ne soit trop tard.

La dérive du “faire” par le nudge

Insidieusement, « penser son travail » est devenu « rendre compte de son travail ».

Puis, « rendre compte de son travail » est devenu « rendre compte de son activité »

Puis « Rendre compte de son activité » est devenu « rendre compte de son emploi du temps ».

Et pour finir, « rendre compte de son emploi du temps » sert, désormais, à fliquer la rentabilité des professionnels.

Doit-on s’habituer à rendre compte, quart d’heure par quart d’heure, de son activité comme si on était payé à la tâche ? Car petit à petit, le New Public Management nous fait passer de militants à « tâcherons ».

C’est ainsi que l’on est passé de l’exercice d’un métier à une succession d’actes déconnectés que des travailleurs sociaux généralistes et inexpérimentés pourraient « produire » à moindre coût.

Ce modèle est -à l’origine- issu du concept d’homme-boeuf. Concept fascinant qui décrit avec précision ce qui nous attend si nous laissons faire nos gestionnaires.

L’homme-boeuf médico-social (ou la refonte du diplôme)

« L’homme-bœuf », est une appellation venue des usines de TAYLOR : l’ouvrier « homme-bœuf » doit être peu enclin à réfléchir et être capables de répéter le même geste docilement et régulièrement. Le travail à la chaîne (chez FORD) en est l’aboutissement.

Ainsi pour TAYLOR, l’ouvrier doit mentalement ressembler à un bœuf ; il n’est pas choisi pour sa capacité à raisonner mais pour sa capacité à exécuter à l’identique une procédure imposée, au rythme fixé et avec un contrôle étroit (chronométrage, one best way, pauses et salaire au rendement).

Voyez-vous les ressemblances ? Il est frappant de constater que nos New Public Managers demandent de plus en plus aux travailleurs du médico-social de ressembler à cet homme-boeuf.

Dans cette période de transition, le fliquage/chronométrage échoit parfois à la secrétaire de nos établissements. Pas par choix, ni par injonction, mais par nudge : parce que le logiciel lui demande de renseigner le reporting de ses collègues. Du coup, elle ne protestera plus, la secrétaire ; zélée, elle devient même le bras armé de la réduction du temps de consultation ! Puisqu’elle occupe, par nudge, la place de contremaître.

Les salariés pourraient tricher, faire du zèle, voire refuser… mais en faisant cela ils mettront leur collègue secrétaire en difficulté. Et personne n’aime mettre ses collègues en difficulté.

Dans d’autres établissements, plus « performants », ce sont les salariés, eux-mêmes, qui alimenteront eux-mêmes l’ogre administratif en renseignant directement le logiciel (souvent Octime).

Donc on s’exécute ! (Comment faire autrement ?)

Il faut bien se rendre compte, que ce reporting permanent est une forme de taylorisation du médico-social. Une injonction paradoxale douloureuse qui nous force à ne faire état que du travail prescrit en occultant le travail réel que nous venons pourtant d’effectuer mais que l’on pourrait nous reprocher (et pour lequel, il n’y a, de toute manière, pas de case à cocher ni d’option dans le menu déroulant).

SERAFIN-PH

Services et Etablissements : Réforme pour une Adéquation des FINancements aux parcours des Personnes Handicapées.

L’arrivée de SERAFIN-PH est l’aboutissement de cette logique : rationalisation, reporting, réduction du réel à la nomenclature, standardisation des actes et des situations, invisibilisation du “truc qui dépasse”… etc.

La logique annoncée de cette réforme est d’arriver à un financement qui serait plus lisible et plus en adéquation avec les accompagnements réellement délivrés.

“Plus lisible” et “Réellement délivrés”. Tout est là. Les “besoins” et “prestations” standardisés sont bien décrits dans deux nomenclatures uniques (nomenclature des besoins et nomenclature des prestations).

Prophétisons : malgré une bonne volonté claironnée SERAFIN-PH reviendra probablement, de fait, à un financement à l’activité.

Ce comptage fera peser sur les associations une conception One best way des interventions qui impliquera elle-même, un temps optimum (chronométrage) pour chaque acte.

Par transitivité cette pression s’exercera sur les directeurs qui la reporterons sur les chefs de service qui la transmettront aux “hommes-boeufs” travailleurs du médico-social, sous le contrôle des secrétaires chargées de monitorer directement ou indirectement leurs collègues.

Combien de temps, nous autres, les “hommes-boeufs” du médico-social, résisterons-nous à faire peser cette pression sur les usagers ?

Décidément, les dérives des EHPAD auraient dû nous servir de leçon.

Les collectifs de travail

L’individualisation des horaires et la narcissisation-responsabilisation du salarié isolé ont été largement documentées comme un des facteurs de destruction des collectifs de travail.

Il n’est pas rare, désormais, d’entendre dans les équipes : « Je suis trop en retard sur mes écrits, je ne participerai pas à la réunion. De toute manière, aujourd’hui les enfants, ce ne sont pas les enfants dont je m’occupe… ».

C’est ainsi que, bons élèves, les salariés eux-mêmes optimisent leur temps de travail au détriment de la pensée commune et du collectif soignant.

Faut-il s’étonner ensuite que les donneurs d’ordres en profitent et présentent, de plus en plus, nos métiers comme une succession d’actes isolés pouvant être orchestrés par un coordinateur lointain ? Mais là encore, ce chef d’orchestre lointain (souvent médecin) ne peut diriger à distance que si les « techniciens » travaillent d’une manière standardisée. Encore une fois, l’image de l’homme-boeuf s’impose et la boucle est bouclée.

En réalité, nous autres, acteurs de terrain, nous savons bien que c’est l’ensemble des intervenants auprès des usagers qui doivent penser leur action ensemble. Quitte à sortir de ce qui est préconisé par le référentiel ou la nomenclature… quitte à inventer, si la situation le nécessite !

Mais alors, l’outil de travail, c’est quoi ?

Nos contremaîtres nous expliquent « qu’aider l’humain » nécessite d’enchaîner des actes codifiés, de faire de plus en plus d’administratif en étant de plus en plus débordés, sans pensée ni réflexion collective.

C’est comme ça qu’ils nous dépossèdent de notre motivation et de notre outil de travail.

Alors, au final, ce serait quoi notre « outil de travail » ? Celui qu’on nous a pris.

Notre outil de travail, ce ne sont pas les usagers, ni les actes. Notre outil de travail, c’est la pensée commune. Celle du collectif ! Celle qui permet de mettre en perspective le « POURQUOI je fais de telle ou telle manière avec cet usager ».

C’est précisément cette précieuse pensée commune qui nous empêche de devenir maltraitant ou tout puissant.

C’est précisément cet outil de travail là que le New Public Management, le Nudge, Serafin-PH, la taylorisation et l’individualisation des professionnels, nous volent.

A nous. Et aux « usagers ».

A nous qui l’avons inventé.

A nous qui l’avons inventé à partir du terrain lorsque nos chef, nos politiques, ne voulaient pas ou ne savaient pas faire.

Notre outil de travail nous appartient !

Alors comment lutter ?

Passer du militantisme au syndicalisme

Continuer à faire notre métier avec ces salaires et dans ces conditions, c’est déjà être militant.

Mais si nous restons immobiles, le New Public Management, le nudge, Serafin-PH, les procédures ou les Bonnes Pratiques” auront notre peau et nous finirons par lâcher ! Comme la grenouille dans la casserole. « Tenir bon » ne nous sauvera ni du découragement, ni de l’inaptitude, ni de la démission.

L’anesthésie du pourrissement, ça suffit ! Pour s’en sortir, pour sauver nos métiers et l’action sociale qui en découle, il faut agir !

Nos chefs existent pour administrer, pour se maintenir et se perpétuer. Tant que les établissements fonctionnent, même en mode dégradé, ils nous disent « Ça va, c’est pire ailleurs ! ». « Surtout pas de vague » est leur mot d’ordre.

Mais pour combien de travailleurs sociaux qui jettent l’éponge et changent radicalement d’orientation professionnelle, combien de DRH, de DG ou de directeurs quittent leurs métiers ? Combien abandonnent leurs carrières ?

Ce qui est curieux, c’est que nous n’arrivons plus à nous satisfaire de la manière dont nous travaillons, eux, manifestement, pensent qu’ils font bien le job.

Il est peut-être temps de leur expliquer, non ?

C’est à ce moment-là qu’il faut comprendre ce qui leur fait peur. Car, ce n’est que lorsque les employeurs commencent à craindre les salariés que les vraies discussions commencent !

Faire peur : le « pouvoir de nuisance » des salariés au service des « usagers »

La première chose à faire c’est de se syndiquer.

Vous imaginez la force de persuasion des salariés, le jour où les chefs vont réaliser qu’un tiers de leur établissement est syndiqué ?

Bien entendu, les contremaîtres tenteront de nous diviser pour nous affaiblir (vieille recette), mais ils n’oseront plus faire ce qu’ils font actuellement.

En étant nombreux, il n’y aura plus de réel besoin de faire grève. Il suffira de faire fuiter que sur 80 salariés, 30 syndiqués pensent « Ça suffit ! STOP ! ». Il suffira qu’une assemblée générale de salariés demande aux dirigeant « Là, concrètement et maintenant, vous faites quoi ? ». Pas dans 6 mois. Pas « Après la réunion machin », ni « Dès qu’on aura la date de la commission bidule”, ni même « On attend l’obtention du budget du comité de pilotage pour l’atelier sieste de la QVCT »… NON !

Ça sera : « La semaine prochaine, qu’est-ce que vous mettez en place ? Concrètement ! »

Car, sans pression, nos chefs jouent la montre et le pourrissement.

Toujours.

Notre exigence première c’est de pouvoir faire bien notre boulot sans devenir précaires nous-mêmes et, surtout, sans y laisser la santé ! Et nous avons une obligation morale à le faire, car nous, nous ne luttons pas que pour nous : nous, militants professionnels de terrain, nous défendons à la fois les « usagers » et les salariés qui s’en occupent !

Nous sommes indissociables des personnes dont nous nous occupons car nous partageons le même sort.

Et nos exigences doivent devenir les priorités des chefs !

Les actions de terrain

Il faudra, bien entendu, aussi faire quelques actions de terrain. Des actions à la fois drôles et médiatiques. Car ce sont ces actions que nos contremaîtres craignent, par-dessus tout. Ils ont peur que la vitrine ne révèle l’état de l’arrière-boutique.

Nous devons faire en sorte que nos chefs aient plus peur de nous que des tutelles.

En conclusion

Alors à la question “Quel militantisme dans nos établissements afin de reprendre en main notre outil de travail ?”

4 étapes en guise de réponse :

  • Que les salariés (qui sont militants de leur travail) se retrouvent en collectifs professionnels dans leurs établissements,
  • Qu’un maximum de salariés de ces collectifs s’encartent et soient formés (voir annexes) afin d’être syndicalement craints par leurs directions,
  • Que les salariés agissent syndicalement par des actions concrètes et médiatiques,
  • Que leurs élus de CSE utilisent tous les moyens de pression juridiques à leur disposition pour contraindre l’employeur.

Bref, que les directions comprennent que se battre contre les salariés coute, désormais, plus cher, que se battre contre les donneurs d’ordre.

Annexes… pour aller plus loin

KUHN et SUPIOT (petit détour)

Dans La Structure des révolutions scientifiques, Tomas KUHN montre que la science n’avance pas simplement par accumulation progressive de connaissances. Elle fonctionne par paradigmes dominants : des cadres de pensée qui organisent durablement la manière d’observer et d’interpréter le réel. Ces paradigmes finissent par s’imposer comme des évidences (consensus), jusqu’à ce que les anomalies constatées ne les fragilisent. Une révolution scientifique devient alors possible : un nouveau paradigme émerge, explique mieux ce que l’ancien ne parvenait plus à penser. Il devient à son tour dominant… jusqu’à sa propre remise en cause.

Or dans le médico-social, le pilotage par les chiffres, les indicateurs, les objectifs et les tableaux de bord se présente comme une avancée réaliste, pragmatique et rationnelle. Mesurer, comparer, quantifier et administrer permettrait de mieux décrire le réel du travail social et médico-social.

C’est précisément ce qu’Alain SUPIOT critique dans La Gouvernance par les nombres. Il montre que le chiffre n’est pas un outil neutre de description : il devient, en lui-même, une gouvernance autocratique. Ce qui ne se mesure pas disparaît et ce qui entre dans les cases devient la seule réalité reconnue. Le jugement professionnel, l’expérience du terrain, la complexité humaine et le sens des pratiques sont alors subordonnés aux indicateurs.

Il ne s’agit donc pas d’une révolution scientifique au sens de KUHN. Ce scientisme gestionnaire ne part pas d’une meilleure observation du réel : il impose au réel la forme de ses grilles. Il ne révèle pas les anomalies : il les neutralise. Il ne produit pas de pensée nouvelle : il empêche la sérendipité. Il rend les professionnels uniformes, c’est à ddire conformes aux instruments qui prétendent les évaluer.

Ce n’est pas la science qui progresse : c’est une prise de pouvoir économique, administrative et gestionnaire sous des alibis d’objectivité.

TAYLOR et l’homme-boeuf

Ouvrage de référence : The Principles of Scientific Management (1911), TAYLOR. L’exemple le plus évident est le Mac Donald. Réduire les couts et les gestes inutiles en valorisant la « Bonne manière de faire »(Voir : One best way). Avec ses évolutions suivantes (FORDISME et TOYOTISME), il s’agit d’une adaptation fonctionnelle et efficace ajustée à l’objectif de l’établissement. La règle est celle du flux-tendu avec des procédures d’amélioration en continu et de réduction des gaspillages. Fonctionne très bien pour de la restauration rapide ou de l’assemblage de voitures (modèle Toyota).

One best way

Littéralement « L’unique meilleure voie ». Ce qui peut se traduire par « La meilleure manière de faire ». Les ingénieurs déterminent le geste le plus efficace et le moins couteux pour supprimer « les temps morts » de la réflexion. Fonctionne très bien pour un travail répétitif à partir de pièces standardisées.

Travail prescrit / travail réel / santé

Illustration de l’application impossible du One best way à la complexité humaine. Il y a le travail prévu, celui que les professionnels pensent faire, celui qu’ils disent avoir fait (en présence des chefs) et celui qu’ils ont réellement fait.

Les travaux de Jacques LEPLAT indiquent qu’il existe un écart nécessaire entre le travail prescrit et le travail réel et que cet écart est, en réalité, productif. Christophe DEJOURS, indique que le salarié est en souffrance lorsque la différence entre le travail prescrit et le travail réel est niée par la gouvernance. Yves CLOT montre que le travail réel commence là où le travail prescrit échoue (ce qu’il ne manque jamais de faire). Nier ce constat revient à la fois à détruire « la prise en charge » mais aussi le « soignant ». Le travail empêché porte alors atteinte à la santé du salarié.

Uniformisation des métiers et soumission à la verticalité descendante

Le projet de refonte des diplômes du secteur social et médico-social (Assistant de Service Social, Educateur de Jeunes Enfants, Educateur Technique Spécialisé et Conseiller en Economie Sociale et Familiale, applicable au 1er septembre 2027) doit être considérée comme l’ajustement des métiers au New Public Management. Un tronc commun à ces nouvelles formations s’intitule « S’inscrire dans la dynamique partenariale et territoriale en lien avec la mise en oeuvre des politiques de cohésion sociale ». La culture et la déontologie spécifiques à chaque métier se dissout alors dans l’interchangeabilité de celui qui réalise l’intervention au profit de l’adéquation avec le donneur d’ordre étatique. L’identité professionnelle -avec son arrière-fond critique disparaît alors- par la mise au pas de l’exécutant, et ce, dès sa formation.

Refonte de la convention collective

Cette réforme des diplômes est d’ailleurs tout à fait compatible phase avec le projet de Convention Collective Unique Étendue portée par AXESS (association de syndicats employeurs dont NEXEM et la FEHAP). Si on forme à ce qui est mesurable (prescrit) à l’aide d’évaluations standardisées (réduction du réel au mesurable) on préconise des compétences centrées sur les tâches. Un des projets coté « syndicats employeurs » de la nouvelle Convention Collective Unique proposait – à diplôme égal et à ancienneté égale- une part variable du salaire liée à la technicité du poste occupé. Certes, ce n’est pas encore du « paiement à la tâche » au sens strict, mais clairement un pas vers un salaire dépendant du poste défini par l’employeur… ce qui sera tout à fait Serafin-PH compatible.

La boucle est bouclée !

De « bénéficiaire » à « usager » à « client »

Le terme « usager » est largement employé dans cet écrit. Il a été préféré à celui de « bénéficiaire ». Les deux ne sont pas sans connotations désagréables. Mais il faut comprendre que la logique New Public Management permet à « l’usager » d’être considéré comme le consommateur d’une prestation délivrée.

En forçant le trait, la personne accompagnée n’est donc plus un sujet de droits dans une mission de solidarité mais bien le client d’un dispositif gestionnaire. Et en tant que tel, elle pourra, dans un futur proche, se prévaloir du droit à la consommation (droits à l’information, à la loyauté de la prestation, à la clarté des engagements pris et à la protection des abus). Il est probable qu’un jour, la MDPH, des CMPP, des ITEP, des MAS, des FAM ou des IME fassent l’objet d’un article comparatif dans l’UFC QUE CHOISIR…

(Relire Michel CHAUVIERE, Johan CHAPOUTOT et Olivier POINSOT)

Note sur l’écriture inclusive

Dans l’absolu, votre serviteur aurait aimé rédiger cet article en écriture inclusive. Il a toutefois du mal à changer ses habitudes rédactionnelles. Ce n’est évidemment pas une excuse. Il compte s’y mettre.

Les 12 jours de formation…

Un droit méconnu du droit du travail : TOUS les salariés ont droit à 12 jours par an d’absences rémunérées pour se former !

Si, si : L2145-5 : “Tout salarié qui souhaite participer à des stages ou sessions de formation économique et sociale ou de formation syndicale […] a droit, sur sa demande, à un ou plusieurs congés.”

Être syndiqué permet de connaître ses droits. A commencer par celui-là : vous avez le droit d’être formé et informé.

Jusqu’à 12 jours rémunérés par an.

Le saviez-vous ?

Sources humaines

Le travail militant de Christine SOVRANO, les travaux et écrits de Danielle LINHART, les interventions de Christian BARBE (notamment sur Michel CHAUVIERE) lors des journées JETOMS ; les journées UFAS élus et mandatés de Montreuil, les échanges et lectures -plus informels- avec les membres de la CAS13/USD13, des négociateurs de la BASSMS/CCUE et des nombreux salariés du CMPP marseillais ont constitué le socle de cet écrit. Rien ne serait possible sans la critique et chaleureuse camaraderie des autres syndiqués et particulièrement Bernard CRESTA (CGT ARAIMC), Natacha JAUNAY, Rémi BOYER, Ouda BELGACEM, Christophe FIEVET, Alejandro ALCOCER, Norbert SANNA et Didier ZIKA (CGT ARI).

Merci à toutes et à tous (Elles/Ils se reconnaîtront).

Quizz

Questions

  1. Lorsque tu rencontres un « grand » problème complexe. Le diviser en plus petits problèmes solubles te permet à coup sûr de résoudre le « grand » problème complexe ?
    • VRAI
    • FAUX
  2. Lorsque tu dois reconstituer un Rubik’s Cube. Le reconstituer face après face te permettra, à terme, de reconstituer la totalité du Rubik’s Cube ?
    • VRAI
    • FAUX
  3. Lorsque que tu prends en charge un humain dans le secteur médico-social. Effectuer micro-tâches après micro-tâches te permettra, à terme, de bien le prendre en charge ?
    • VRAI
    • FAUX
  4. Statistiquement, la maltraitance se produit plus en institution que dans les familles ?
    • VRAI
    • FAUX
  5. Il faut être syndiqué pour pouvoir bénéficier du congés « formation économique et sociale ou formation syndicale » ?
    • VRAI
    • FAUX
  6. Les intérêts des gestionnaires des associations du social et médico-social sont les mêmes que ceux des salariés et des « usagers » ?
    • VRAI
    • FAUX
  7. En tant que salarié, il est normal de ne pas participer à une réunion lorsque les situations que l’on suit ne sont pas à l’ordre du jour.
    • VRAI
    • FAUX
  8. Si tu respectes à la lettre le code de la route, que tu n’as rien à te reprocher et que tu effectues régulièrement l’entretien de ton véhicule, tu n’auras jamais d’accident de voiture.
    • VRAI
    • FAUX
  9. Si tu fais consciencieusement ton travail de prise en charge, que tu n’as rien à cacher et que tu remplis correctement toutes tes tâches administratives, tu es forcément bientraitant envers les « usagers ».
    • VRAI
    • FAUX
  10. Si tu fais consciencieusement ton travail de prise en charge, que tu n’as rien à cacher et que tu remplis correctement toutes tes tâches administratives, tu ne seras jamais convoqué par ton employeur pour être sanctionné.
    • VRAI
    • FAUX
  11. QUESTION BONUS : « L’homme-bœuf » est le nom d’un hamburger Mac-Donald produit dans les années 80 par une chaîne automatique des usines Toyota.
    • VRAI
    • FAUX

Réponses

Si tu as au moins une réponse VRAI, contacte vite le délégué syndical CGT de ton établissement. Il saura t’aider dans tes réponses.

Laisser un commentaire