Réponse de Sophie BINET, SG de la CGT au Président du CRIF

Monsieur Yonathan ARFI
Président du Conseil représentatif des institutions juives de France – CRIF

Monsieur le Président,

Nous avons découvert avec stupeur votre discours lors du 40e dîner du CRIF retranscrit sur votre site internet mettant violemment en cause la CGT :

« Parmi ces inquisiteurs des temps modernes, un syndicat fait preuve d’un zèle remarquable. Quand la CGT s’oppose à la tenue d’un concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël à Paris, défend-t-elle les travailleurs ? Ou alors cultive-t-elle depuis le 7 octobre une idéologie faite de clientélisme et d’aveuglement, jusqu’à l’apologie du terrorisme ? Une chose est sûre : à la CGT, on ne fait jamais la grève de la haine d’Israël ! »

Nous sommes extrêmement choqués de ces propos diffamatoires et infondés. La CGT a toujours été résolument engagée, avec toute la force de ses convictions et des valeurs qui la fondent, dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. A titre d’exemples, le 5 octobre 2023, nous avons rassemblé 400 militants et militantes de la CGT pour une journée consacrée à « la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et l’extrême droite », lors de laquelle notre Institut d’Histoire Sociale a retracé sans complaisance l’histoire des réactions du mouvement ouvrier à l’antisémitisme pour appeler les militant·es à la vigilance. Le RAAR était invité à s’exprimer lors de cette même journée, et nous nous associons très régulièrement à ses initiatives et actions pour dénoncer la montée de l’antisémitisme et du racisme.

Nous honorons également la mémoire des victimes juives de la Shoah, de la Nuit de Cristal nazie en participant chaque année à la commémoration organisée le 9 novembre par l’association Mémorial 983 et en organisant une visite du camp de concentration Natzweiler-Struthof4 avec des centaines de militant·es.

C’est aussi dans cet objectif que nous avons initié, avec l’ensemble des organisations syndicales, en mars 2025, une campagne commune contre le racisme et l’antisémitisme sur les lieux de travail. A chaque fois, nous avons souhaité faire apparaitre l’enjeu spécifique de la lutte contre l’antisémitisme, en étant très clairs face aux dérives actuelles. Rien ne peut justifier l’antisémitisme. Nous ajoutons qu’on ne lutte pas contre l’antisémitisme avec des racistes, pas plus qu’on ne lutte contre le racisme avec des antisémites. On ne lutte pas contre l’antisémitisme en s’associant avec des partis d’extrême droite, fondés par des personnalités collaborationnistes et négationnistes et qui, malgré une tentative de normalisation, abritent toujours autant de discours antisémites.

Nous ne laisserons donc jamais remettre en cause l’engagement de la CGT, dirigée pendant 40 ans par d’anciens déportés et Résistant·es et notamment deux de ses secrétaires généraux Henri Krasucki et Georges Séguy, et dont des milliers de militant·es payèrent de leur vie leur engagement dans la résistance, à commencer par les FTP-MOI.

Nous vous alertons solennellement : de la même manière que le conflit israélo palestinien ne doit jamais être instrumentalisé pour légitimer l’antisémitisme, les critiques sur les violations des droits humains par un gouvernement israélien ne doivent jamais être caricaturées d’antisémites. Contrairement à ce que vous indiquez, la CGT a immédiatement condamné les attaques terroristes du 7 octobre et ses 1 200 victimes, mais aussi exigé la libération des otages et alerté sur la montée de l’antisémitisme. Cependant, contrairement à votre organisation, nous dénonçons aussi sans relâche l’offensive militaire et la colonisation menées par Benyamin Netannyahou, ses près de 80 000 morts (dont 20 000 enfants) et plus de 171 000 blessés civils. La Cour internationale de Justice a rendu un arrêt reconnaissant le risque plausible de génocide de la population palestinienne, et une commission d’enquête mandatée par le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU a accusé de hauts responsables israéliens d’avoir poussé à commettre un génocide dans la Bande de Gaza.

La CGT refusera toujours la mise en concurrence des morts et des mémoires. Depuis sa création en 1895, la CGT s’est toujours engagée pour la paix. Comme la Confédération Syndicale Internationale qui rassemble 200 millions de travailleurs et 340 organisations syndicales, la CGT se bat pour l’autodétermination de tous les peuples, Israéliens comme Palestiniens, et exige donc une solution à deux États appuyée sur le respect des résolutions de l’ONU, permettant aux Israéliens et aux Palestiniens de vivre durablement en paix et en sécurité. Contrairement à ce que prétendent vos propos, la CGT ne porte pas de « haine contre Israël » ni contre aucun autre pays d’ailleurs, mais dénonce fermement la politique de son gouvernement et refuse que les voix critiques à sa politique criminelle ne soient bâillonnées. La CGT travaille avec de nombreux acteurs et notamment le syndicat palestinien PGFTU mais aussi avec Koach La Ovdim, syndicat israélien engagé pour la paix.

Contrairement à ce que vous écrivez, la CGT ne s’est pas opposée à la tenue d’un concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël à Paris, mais s’est interrogée sur le deux poids deux mesures par rapport à la réaction à l’invasion Russe de l’Ukraine, qui s’est traduite par l’annulation de tous les concerts des orchestres russes. La CGT de la Philharmonie de Paris a donc demandé qu’a minima un propos de contextualisation soit tenu avant le concert, pour éviter qu’il ne serve à légitimer l’action du gouvernement israélien à Gaza et en Cisjordanie.

Nous sommes profondément inquiets par le moment que nous vivons et par les basculements à l’œuvre, qui ont comme conséquence de banaliser l’extrême droite et d’occulter son caractère antisémite, négationniste, raciste et violent. La gravité de ce moment exige du sérieux et de la rigueur d’analyse. Il est temps de sortir de la fuite en avant de l’escalade guerrière, des anathèmes et des caricatures et de retrouver des lieux de dialogue respectueux. Le désaccord que nous avons, semble-t il, sur la politique menée par Benyamin Netanyahou, ne peut être balayé au prétexte d’un soi-disant antisémitisme ou d’une prétendue « haine d’Israël ».

Nous vous demandons donc de corriger immédiatement et publiquement vos propos.

Dans l’attente de votre retour,
Cordialement,

Sophie BINET
Secrétaire générale de la CGT

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